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Avec la disparition précoce de Marjane Satrapi...

8 juin

Avec la disparition précoce de Marjane Satrapi...

Avec la disparition précoce de Marjane Satrapi à l’âge de 56 ans, c’est une immense voix de la liberté, de l’irrévérence et de la création qui s’éteint. Pour le monde, elle était une artiste mondiale ; pour moi, elle restera cette femme d’une générosité incandescente, dont la route a croisé la mienne à des moments charnières de notre histoire commune.

Ma rencontre avec son œuvre et sa personnalité remonte à 2003. Cette année-là, le festival de cinéma Travelling à Rennes mettait le cap sur Téhéran. C’est dans cette effervescence culturelle et cette ouverture sur le cinéma iranien que j’ai découvert la puissance de son univers. Dès lors, une correspondance fidèle et précieuse s’est installée entre nous, nourrie par notre amour partagé pour la culture, la liberté d’expression et ce pont invisible mais si solide entre l’Iran et la France.

Pour des millions de lecteurs, elle restera à jamais la petite fille effrontée de Persepolis. En publiant au tournant des années 2000 cette œuvre monumentale, l’autrice franco-iranienne n’a pas seulement révolutionné la bande dessinée narrative. Elle a posé un visage, des rires et des larmes d’adolescente sur une histoire iranienne trop souvent réduite aux clichés. Grâce à son trait en noir et blanc, l’exil, la dictature et la quête d’identité sont devenus des sujets universels, parlant aussi bien à la jeunesse de Téhéran qu’aux lecteurs de l’Ouest de la France.

Marjane incarnait ce refus catégorique du statut de victime. Face à l’oppression, elle opposait l’humour, l’ironie mordante et une soif de vivre inextinguible. Qu’elle s’exprime par le dessin, le cinéma ou la peinture, elle était une artiste totale, une femme libre avant tout.

Cette liberté, elle l’a chevillée au corps jusqu’au bout. Plus récemment, aux débuts du soulèvement historique « Femme, Vie, Liberté », nos échanges s’étaient intensifiés. Nous avions longuement partagé et débattu autour du projet du Pavillon Iran, cherchant comment porter haut, fort et avec dignité la voix de cette jeunesse et de ces femmes prêtes à tout pour leur émancipation. Marjane ne se contentait pas de regarder l’histoire s’écrire : elle y participait, guidée par la certitude que l’art et la culture sont des armes de construction massive contre l’ignorance et la tyrannie.

Aujourd’hui, nous pleurons une artiste engagée et je perds une correspondante à la parole rare et lumineuse. Dans un monde bousculé par la montée des replis sur soi, relire Marjane Satrapi est un acte de salubrité publique. Elle nous rappelle que la liberté n’est jamais acquise, qu’elle se défend avec audace, avec un brin d’insolence, et toujours avec une immense humanité. Son œuvre traverse le temps.

Merci, Marjane, de nous avoir appris à regarder le monde les yeux grands ouverts.

Laurent Garreau,
Directeur artistique du Festival Nouvelles Images Persanes