« Iran : après Khamenei, éviter l’aveuglement stratégique et protéger les vies »
2 mars
Les frappes américano israéliennes du 28 février ont plongé l’Iran et la région dans une zone de très haut risque. Un « pari très risqué » qui vise aussi un changement de régime. La mort d’Ali Khamenei, confirmée par les médias d’État iraniens, ouvre une transition sans précédent. La réaction de Laurent Garreau, directeur artistique du Festival Nouvelles Images Persanes (Vitré)
« La télévision iranienne a confirmé la mort du guide suprême Ali Khamenei et décrété 40 jours de deuil. Un conseil provisoire dirigé par Massoud Pezeshkian, Gholamhossein Mohseni Ejeï et Alireza Arafi assure la transition en attendant le choix d’un nouveau Guide, dans un contexte de bombardements et de tensions extrêmes.
Mais cette vacance de pouvoir ne garantit aucune ouverture : la succession, confiée à l’Assemblée des experts, est opaque, sans candidat naturel, et dominée par les courants les plus conservateurs.
Dans son éditorial du dimanche 1er mars, Ouest France rappelait que Washington vise trois objectifs : nucléaire, missiles, et changement de régime. « On entre dans une autre dimension », comparable aux illusions de 2003 en Irak. Or la disparition de Khamenei peut renforcer la logique du pire : spirale de vengeance, raidissement sécuritaire, mobilisation forcée, intensification des frappes et de la répression interne.
Loin d’affaiblir mécaniquement le régime, cette situation peut le rendre plus violent encore, alors même que la société iranienne subit depuis des mois arrestations et coupures d’Internet.
En tant que directeur artistique du Festival Nouvelles Images Persanes de Vitré et co fondateur du Pavillon Iran, je vois chaque semaine combien la culture devient un espace vital pour celles et ceux que le régime étouffe.
Quand les images sont confisquées et les artistes menacés, nos institutions culturelles deviennent des refuges. Elles peuvent :
• accueillir en urgence des artistes, journalistes et universitaires en danger ;
• préserver œuvres et archives menacées ;
• offrir une scène internationale aux voix que la propagande voudrait réduire au silence.
Cette responsabilité doit désormais être pensée au niveau européen : visas d’urgence, mutualisation des résidences, partenariats entre festivals, bibliothèques, cinémathèques, médias. La mort de Khamenei ouvre une période où les voix indépendantes risquent d’être encore davantage ciblées.
Face à une escalade militaire que l’ONU juge capable de déclencher « des événements incontrôlables », notre ligne doit être simple :
• droit international avant tout, partout ;
• protection des personnes, via des couloirs culturels, académiques et humanitaires ;
• sanctions ciblées, strictement orientées contre les appareils de répression et non contre la population.
La mort du Guide ne doit pas devenir un prétexte pour accélérer une stratégie de déstabilisation dont les premières victimes seraient les civils. Entre la passivité et la guerre préventive, il existe une voie : protéger les vies et soutenir les sociétés civiles, par la culture, l’éducation, la recherche, la justice.
C’est ainsi — et seulement ainsi — que cette transition peut éviter de devenir une décennie perdue pour l’Iran et pour la région ».
(*) Laurent Garreau est directeur artistique et scientifique du Festival Nouvelles Images Persanes (Vitré).

